La lettre à Adrien Dubouché

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Paris 27 juin 1878

À Monsieur Adrien Dubouché

Membre du Jury

Je ne sais comment rédiger la note que vous m'avez demandée. J'aurais voulu vous donner des documents et des chiffres précis mais je ne les ai pas sous la main et il ne me serait pas possible de les réunir en temps utile.

Je vais donc me borner à un récit sommaire. Tous les faits que j'aurai rappelés sont d'ailleurs assez connus, assez notoires, pour que tous les membres français du jury puissent, avec leurs seuls souvenirs, contrôler l'exactitude de mon récit.

En 1839 mon père était à New-York commissionnaire importateur de porcelaines et de faïences anglaises, lorsqu'il vit par hasard un service à thé de porcelaine française qui avait, je ne sais comment, trouvé son chemin à travers l'Atlantique. Mon père trouva la matière de ce service très supérieure à celle des porcelaines et des faïences anglaises qui faisaient l'objet de son commerce et pensa que ce serait une bonne affaire que d'introduire le premier en Amérique une vaisselle très supérieure à celle alors en usage dans son pays. Mais mon père savait seulement que les spécimens qui l'avaient frappé venaient de France et malgré toutes ses recherches il ne put en apprendre davantage.

Il partit donc pour la France avec ses échantillons, demandant à tous ceux qu'il supposait à même de le renseigner, dans quelle localité ils avaient été fabriqués. A Paris, enfin on lui dit que ce devait être la porcelaine de Limoges.

Les visiteurs de l'exposition de 1878 auraient de la peine à s'imaginer ce qu'était alors Limoges, le berceau et le centre actuel de la fabrication de porcelaine dure française. Il y avait alors 4 ou 5 toutes petites fabriques, faisant toutes exclusivement la même forme de service à pans. La grande nouveauté était le service à thé forme œuf et le vase non moins œuf mais à pied carré. Les seules décorations connues étaient le barbeau bleu et les rinceaux d'or à la Brongniart. C'était tout absolument tout. On a peine à le croire lorsqu'on voit au Trocadéro ce qu'a été la céramique française, mais il n'en est pas moins vrai que le Kaolin a été découvert à Saint-Yrieix sous le règne de Mr Brongniart et que sous le susdit règne Limoges n'a connu que la forme à pans, la forme œuf, le décor barbeaux et les rinceaux empire. – Quoiqu'on en dise, il me semble qu'on a fait quelques progrès depuis 1840.

Mon père habitué aux formes et aux décorations anglaises beaucoup plus appropriées au goût et aux besoins des Américains constata donc que tout était à faire pour façonner et décorer cet admirable Kaolin du Limousin suivant les besoins de son commerce. Mais pour qui a fait à la recherche du lieu de fabrication d'un service à thé, un peu plus long voyage que ne serait aujourd'hui le tour du monde, aucune difficulté ne devait paraître considérable et mon père se mit à l'œuvre.

Il commença par faire les modèles de services unis dont tout le monde se sert partout aujourd'hui, mais qui n'étaient alors fabriqués qu'en Angleterre. Pendant que les fabriques Alluaud, Pouyat, Baignol, Montastier (c'étaient je crois les seules et elles étaient bien modestes), lui fabriquaient ses commandes dans les moules qu'il fournissait, mon père organisait des ateliers de décoration. Mais ici la matière elle-même faisait défaut et il fallut commencer par former ses élèves. J'ai souvent entendu raconter dans nos ateliers quelle émeute il y eut parmi les quelques « faiseurs de rinceaux » de ce temps, lorsque mon père établit d'un coup un atelier de cent apprentis peintres avec 4 professeurs. Dans les premiers temps élèves et professeurs ne circulaient que par bandes afin de pouvoir se défendre contre les menaces d'un mauvais coup. Ces 100 peintres et décorateurs se sont répandus partout, dans tous les ateliers de Limoges et de Paris. Beaucoup d'entre eux sont encore des premiers ténors et c'est eux qui ont formé à leur tour toute la population actuelle des ateliers de Paris et de Limoges.

C'est ainsi – je ne fais que rappeler des faits connus de tout le monde à Limoges – que fut ouvert en 1840 par la maison Haviland & Cie ce premier débouché à l'exportation des porcelaines françaises. Ce débouché a depuis grandi sans cesse. Je ne sais ce qu'il peut être aujourd'hui, mais je sais que dans le seul port de New-York les importations de porcelaines françaises sont encore, malgré la crise, de 2500 tonnes par an et que sur ce chiffre notre maison compte pour 1500 tonnes d'une valeur de 1200 fcs par tonne, soit 1 800 000 fcs par an avec prix de fabrique.

Notre chiffre d'exportation a été jusqu'à présent d'environ 54 millions, soit :

  • 5 millions ou 500 000 fcs par an de 1840 à 1850

  • 16 millions ou 1 600 000 fcs  par an de 1851 à 1860

  • 6 millions ou 1 200 000 fcs  par an de 1861 à 1865 (guerre de Cessession)

  • 20 millions ou 2 500 000 fcs  par an de 1866 à 1873

  • 7 millions ou 1 800 000 fcs  par an de 1874 à 1877

Total 54 millions de francs

C'est donc 55 millions d'argent Américain que notre maison a déjà porté en France et a distribué à ses ouvriers français et sur lesquels le gouvernement français a perçu ses impôts. N'avons-nous pas encore rendu quelques services à l'industrie française en ouvrant une voie où beaucoup nous ont suivis ? Ils l'auraient sans doute trouvée sans nous, mais beaucoup plus tard à coup sûr et pas sans tâtonnements et sans écoles que notre exemple leur a évités.

Si l'on remarque qu'en France même la céramique française ne lutte contre la céramique anglaise qu'avec une protection douanière de 20%, on peut se demander comment elles pourraient lutter en Amérique sur un pied d'égalité si les Américains constamment au courant du goût et des besoins de leurs compatriotes ne donnaient sans cesse à la porcelaine française des formes et des décorations plus complètement dans le goût américain que les produits anglais.

Et ce n'est pas seulement en Amérique que notre maison a ouvert la voie. La première agence de porcelaines françaises en Angleterre a été ouverte à Londres en 1860 par notre maison. Les premières porcelaines parvenues à Calcutta, à Bombay, à Melbourne sont encore les nôtres.

Sur nos fabriques et sur notre organisation industrielle j'ai peu à dire.

Notre fabrique principale a 6 fours cubant chaque 80nne. Dans ces 6 fours nous faisons 300 fournées par an (nous en avons fait jusqu'à 320 c'est-à-dire plus d'une fournée par semaine dans chaque four), ce qui donne 24 000nne de fabrication annuelle.

Notre petite fabrique, celle qu'occupaient autrefois Messieurs Gibus et Cie, a 3 fours cubant chaque environ 60nne, ce qui donne 150 fournées par an ou 9 000nne.

Tel était le cubage de notre fabrication en 1873 (33 000nne par an) lorsque la crise des États-Unis est venue réduire notre production de près d'un tiers. Nous essayons actuellement de retrouver en Europe l'équivalent de cette perte et nous espérons y parvenir bientôt.

En temps normal nos ateliers de décoration à Limoges occupent 200 peintres, 100 brunisseurs et chaque jour nous cuisons 20 moufles. Nos affaires en porcelaines décorées ont été réduites par la crise plus encore que nos ventes de porcelaines blanches. Cette réduction a été de près de moitié dont cette année nous regagnerons une bonne partie.

Je ne sais au juste ce que peut être notre personnel actuel. Je me rappelle qu'en 1873 nous occupions 860 personnes dans notre fabrique principale, 175 dans l'ancienne fabrique Gibus et 50 à Auteuil, soit un total d'environ onze cents. Les machines représentent ensemble 50 chevaux vapeur.

Je ne crois pas qu'aucune fabrique soit plus commodément installée ou mieux outillée que la nôtre, je serais fort aise et encore plus surpris qu'on pût me signaler un seul procédé perfectionné de fabrication ou de décoration que nous n'ayons appliqué. Toutes nos assiettes sont faites à la machine et nous faisons 6000 assiettes par jour. Il est d'ailleurs d'autant plus inutile que j'entre dans aucun détail à ce sujet que l'un de vos collègues, Mr Millet a visité notre fabrique et personne n'est plus compétent pour apprécier une installation industrielle. Monsieur Salvétat dont j'ai l'honneur d'être le mauvais élève a également visité nos ateliers en 1858 et je crois une fois depuis.

Parlons maintenant de notre exposition. Je ne veux dire en sa faveur qu'une seule chose, c'est qu'elle est absolument sincère.

En dehors du panneau de Madame Bracquemond qui est un essai destiné à montrer un procédé de décoration nouveau en céramique, de décoration sans reflets c'est-à-dire sans déformation des objets par la lumière, en dehors de ce panneau nous n'avons pas fait une seule pièce pour l'exposition.

Nous avons choisi dans notre magasin les vases les mieux réussis qui s'y trouvaient le 1er Mai, et pour les porcelaines nous n'avons pas même choisi, nous avons mis des échantillons qui nous servaient à Auteuil pour prendre des commandes et dont quelques-uns sont passablement défraîchis.

Nous sommes revenus des grandes pièces et des tours de force en tous genres. Nous n'exposerons plus jamais à l'avenir que notre production telle qu'elle est. Du reste nous faisons tous les jours le mieux que nous pouvons dans la limite de ce qui est industriellement praticable. Nous croyons que notre exposition ne peut nous être profitable qu'à la condition qu'elle dise clairement au public : « Voici ce que nous faisons toujours et pour tout le monde. Voici sur notre tarif imprimé le prix de tout ce que nous fabriquons, et de tout ce que vous voyez à notre exposition. »

À quoi bon montrer des vases que personne ne peut acheter, des services qui ne peuvent pas servir ? Pourquoi exposer d'autres matières que celles qu'on emploie, – où une fabrication est une décoration autre que celle qu'on fait réellement ? Le public ne s'intéresse véritablement qu'à ce qu'il sent à sa portée, et le jury saura bien discerner le degré de sincérité de chaque exposition.

Pour ma part j'affirme que partout où on verra nos porcelaines et nos faïences, on les trouvera égales à celles que nous exposons.

Voilà, cher Monsieur et Ami, tout ce que j'ai à dire pour la défense de l'accusé.

Votre serviteur tout dévoué

Lettre Adrien Dubouché