Extrait de la lettre

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En 1839 mon père était à New-York commissionnaire importateur de porcelaines et de faïences anglaises, lorsqu'il vit par hasard un service à thé de porcelaine française qui avait, je ne sais comment, trouvé son chemin à travers l'Atlantique. Mon père trouva la matière de ce service très supérieure à celle des porcelaines et des faïences anglaises qui faisaient l'objet de son commerce et pensa que ce serait une bonne affaire que d'introduire le premier en Amérique une vaisselle très supérieure à celle alors en usage dans son pays. Mais mon père savait seulement que les spécimens qui l'avaient frappé venaient de France et malgré toutes ses recherches il ne put en apprendre davantage.

Il partit donc pour la France avec ses échantillons, demandant à tous ceux qu'il supposait à même de le renseigner, dans quelle localité ils avaient été fabriqués. A Paris, enfin on lui dit que ce devait être la porcelaine de Limoges.

Les visiteurs de l'exposition de 1878 auraient de la peine à s'imaginer ce qu'était alors Limoges, le berceau et le centre actuel de la fabrication de porcelaine dure française. Il y avait alors 4 ou 5 toutes petites fabriques, faisant toutes exclusivement la même forme de service à pans. La grande nouveauté était le service à thé forme œuf et le vase non moins œuf mais à pied carré. Les seules décorations connues étaient le barbeau bleu et les rinceaux d'or à la Brongniart. C'était tout absolument tout. On a peine à le croire lorsqu'on voit au Trocadéro ce qu'a été la céramique française, mais il n'en est pas moins vrai que le Kaolin a été découvert à Saint-Yrieix sous le règne de Mr Brongniart et que sous le susdit règne Limoges n'a connu que la forme à pans, la forme œuf, le décor barbeaux et les rinceaux empire. – Quoiqu'on en dise, il me semble qu'on a fait quelques progrès depuis 1840.

Mon père habitué aux formes et aux décorations anglaises beaucoup plus appropriées au goût et aux besoins des Américains constata donc que tout était à faire pour façonner et décorer cet admirable Kaolin du Limousin suivant les besoins de son commerce. Mais pour qui a fait à la recherche du lieu de fabrication d'un service à thé, un peu plus long voyage que ne serait aujourd'hui le tour du monde, aucune difficulté ne devait paraître considérable et mon père se mit à l'œuvre.

Il commença par faire les modèles de services unis dont tout le monde se sert partout aujourd'hui, mais qui n'étaient alors fabriqués qu'en Angleterre. Pendant que les fabriques Alluaud, Pouyat, Baignol, Montastier (c'étaient je crois les seules et elles étaient bien modestes), lui fabriquaient ses commandes dans les moules qu'il fournissait, mon père organisait des ateliers de décoration. Mais ici la matière elle-même faisait défaut et il fallut commencer par former ses élèves. J'ai souvent entendu raconter dans nos ateliers quelle émeute il y eut parmi les quelques « faiseurs de rinceaux » de ce temps, lorsque mon père établit d'un coup un atelier de cent apprentis peintres avec 4 professeurs. Dans les premiers temps élèves et professeurs ne circulaient que par bandes afin de pouvoir se défendre contre les menaces d'un mauvais coup. Ces 100 peintres et décorateurs se sont répandus partout, dans tous les ateliers de Limoges et de Paris. Beaucoup d'entre eux sont encore des premiers ténors et c'est eux qui ont formé à leur tour toute la population actuelle des ateliers de Paris et de Limoges.

Lettre à Adrien Dubouché 2è partie